Je sais, je suis en retard…

J’ai des phobies… de multiples. Peur de la foule, du vide, des hauteurs, de l’eau… Mais celle qui est la plus surprenante, et sans doute la plus handicapante au quotidien est la peur des plumes… dans toutes ses déclinaisons, de l’oiseau au duvet.

Tout commence vers mes 3/4 ans. Je suis chez ma grand-mère paternelle, à la campagne. Mes grand-parents sont des anciens agriculteurs… des paysans comme ils aiment à le dire. Ils n’y a plus de vaches fournissant le lait, ni le cheval aidant au travaux des champs. Juste des poules et des lapins. Et moi je batifole dans le jardin, courant après les poules, riant aux éclats. Ou bien je m’attendris devant ces boules de poils soyeux, demandant à mes parents d’en ramener un à la maison, comme doudou.
J’aime regarder ma grand-mère œuvrer. Qu’elle aille couper et ramasser la luzerne pour les lapins, ou qu’elle donne le grain aux poules, je suis dans ses jupes. Lorsqu’elle prépare un lapin pour manger, ou une poule, je suis là également.
Je me souviens de sa manière de dépiauter le lapin, comme un gant que l’on retourne. A cette âge, je n’avais pas conscience que cela impliquait la mort de l’animal. Ou tout du moins c’était normal, dans l’ordre des choses. Et après tout ça l’est !
J’aimais lorsqu’elle plumait une poule, voir toutes ces plumes voler dans tous les sens. Et puis ce tas qu’elles faisaient et que ma grand-mère finissait par faire bouillir dans la grande lessiveuse. Ensuite, une fois séchées, elle en bourrait des édredons moelleux ou des oreillers creux. Quel délice pour s’endormir après une journée bien fatigante à courir dans la campagne !
Un jour, elle avait un canard à préparer. Elle lui coupe la gorge afin de le saigner, puis elle le pend la tête en bas, au dessus d’une gamelle en fer. Elle s’en va alors chercher l’eau pour ébouillanter le volatile avant de le plumer. C’est la première fois que j’assiste à ce spectacle… Je suis fascinée par ce sang… hypnotisée. Et là le canard tombe et s’en va… En fait mon regard de fillette le voit filer… Qu’en est-il exactement ? Il est tombé ça c’est sur, peut être a t-il eu des soubresauts une fois par terre…
Je hurle, de tout mon cœur, de tous mes poumons. La terre s’est ouverte sous mes pieds, une terrible chose s’est produite… Je suis horrifiée ! Je ne peux m’enfuir, je ne peux que regarder… Et je vois du sang gicler, et des plumes voler…. J’ai peur, très peur… et personne ne semble venir à mon secours. Ma grand-mère, ma mère, mon père… aucun ne se précipite… Le temps est suspendu… Je ne vois rien et n’entend rien… Rien d’autre n’existe que ce canard à mes pieds.

Brutalement, je suis ramenée à la “vie” par ma mère qui me gifle, puis me prend tout contre elle, serrée au creux de ses bras. Je l’entend qui crie après ma grand-mère, après mon père. Elle leur dit combien il sont inconscients de laisser une si petite fille regarder un tel spectacle. Elle oublie qu’à mon âge elle n’y voyait qu’une scène banale de la vie quotidienne… Je l’aime de me protéger et je la déteste de l’entendre crier, de disputer ma grand-mère et mon père.

Après la vie reprend son cours… Mais depuis, j’ai du mal a voir le sang gicler… et ne peux toucher ne serait-ce qu’une plume, voir un oiseau près de moi… et j’ai souvent du mal à toucher les pages avec une image (dessin ou photo) d’un oiseau. Il n’y a pas encore si longtemps, je préférais marcher su la route plutôt que sur une plume :